La joueuse qui refuse de fuir : comment elle s’entraîne en Ukraine et joue pour son pays malgré la guerre
Oleksandra Oliynykova est une joueuse qui force le respect par la nature même de son engagement : non seulement pour ses résultats récents — une première participation au tableau principal d’un Grand Chelem et plusieurs victoires en WTA 125 qui l’ont propulsée dans le top‑100 — mais surtout pour le choix radical qu’elle a fait de rester vivre et s’entraîner en Ukraine alors que la guerre transforme la vie quotidienne en une succession d’épreuves permanentes.
Un quotidien sous tension
Vivre à Kiev aujourd’hui signifie composer avec des réalités que la plupart des sportifs professionnels ne connaissent pas : coupures d’électricité prolongées, absence de chauffage et d’eau lorsque les réseaux sont touchés, et une menace constante d’attaques. Oliynykova raconte des moments de tension extrême — comme cette nuit où un drone a frappé un immeuble proche et a fait trembler son appartement — et évoque des coupures d’électricité pouvant durer jusqu’à quinze heures. Pourtant, pour l’entraînement, elle bénéficie d’un générateur qui permet de maintenir une continuité dans sa préparation. Cette organisation de survie montre la détermination d’une athlète capable d’adapter sa routine aux pires contingences.
Un investissement personnel et financier
À l’inverse de nombre de ses homologues qui voyagent avec un staff et un encadrement complet, Oliynykova circule seule et limite ses dépenses. Son objectif déclaré est limpide : reverser le plus possible aux forces armées et soutenir les proches engagés dans le conflit, en particulier son père qui est soldat. Elle avoue ne pas se sentir à l’aise de dépenser l’argent qu’elle gagne, préférant consacrer ses ressources à une cause qu’elle juge cruciale. Ce choix impose des sacrifices : voyages économisés, absence d’un large entourage pour gérer la logistique, et une charge mentale supplémentaire à porter en marge de la compétition.
Des performances qui portent un message
Sportivement, Oliynykova a su transformer l’adversité en moteur. Ses trois titres consécutifs en WTA 125 témoignent d’une montée en puissance concrète et d’une capacité à performer malgré l’instabilité. Son accession au tableau final de l’Open d’Australie est une étape symbolique : elle ne joue pas seulement pour sa carrière, mais pour donner une visibilité à la souffrance et à la résistance de son pays. Dans sa bio, elle met même un lien pour aider l’unité militaire de son père — un geste rare et significatif dans le monde du sport professionnel.
Positionnement éthique et prise de parole
Oliynykova ne se limite pas à des gestes privés : elle prend publiquement position contre les joueuses qui, selon elle, normalisent ou ignorent les implications du conflit en participant à des tournois organisés ou financés par des entités liées au gouvernement russe. Ses propos sont durs et sans concession. Elle a réclamé des mesures comparables à d’autres sports, allant jusqu’à demander la disqualification de joueuses qu’elle considère comme soutenant l’agresseur. Ce point de vue s’inscrit dans une logique de responsabilité morale et politique qui dépasse le simple cadre sportif.
Un cas concret : le conflit avec Anna Bondár
L’épisode avec Anna Bondár a mis en lumière la radicalité de sa position. Oliynykova a refusé de poser avec Bondár et de lui serrer la main après leur match, reprochant à la Hongroise d’avoir pris part à un tournoi en Russie en 2022, soutenu financièrement par des structures liées à Gazprom. Pour Oliynykova, jouer dans ces conditions revient à contribuer, même indirectement, à un système qui alimente la guerre. Elle propose une porte de sortie : des excuses publiques et une reconnaissance claire de la responsabilité morale. Très clairement, pour elle, le sport ne peut être neutre face à ce qu’elle considère comme des crimes et des complicités.
Les conséquences humaines
Au‑delà de la posture, il y a les conséquences humaines : Oliynykova a failli manquer son train pour Cluj après avoir été coincée dans un ascenseur pendant deux heures en raison d’attaques, et elle a parfois craint pour la vie de ses proches. Ces détails rendent palpable la pression constante sous laquelle elle vit et joue. Son voyage sur le circuit est donc empreint d’une gestion logistique et émotionnelle exceptionnelle : organiser ses déplacements, sécuriser ses conditions de vie et gérer l’angoisse permanente, tout en tentant d’exprimer la meilleure version de son tennis.
Analyse technique : comment elle transforme la difficulté en force
Sportivement, un joueur qui traverse des contraintes aussi lourdes développe souvent des qualités mentales peu communes : résilience, capacité de concentration malgré le bruit extérieur et aptitude à puiser de la motivation dans des raisons profondes. Oliynykova incarne ce profil. Son jeu, solidement construit, a su tirer parti de cette puissance intérieure pour arracher des victoires en WTA 125 et pour rivaliser sur des scènes plus grandes. La clarté de sa mission personnelle — donner une voix au peuple ukrainien — agit comme un stabilisateur mental face aux aléas d’un match.
Implications pour le circuit et réactions
Sa position radicale vis‑à‑vis de certaines joueuses et des tournois russes relance un débat éthique sur la place du sport dans les conflits internationaux. Si certains acteurs du circuit préfèrent garder une neutralité sportive, d’autres considèrent que le silence équivaut à une validation implicite. Oliynykova, en poussant la question, oblige la communauté tennistique à se positionner, à redéfinir éventuellement des règles et à réfléchir aux responsabilités des athlètes en tant que citoyens influents.
Son histoire est donc doublement remarquable : par les performances qu’elle signe malgré un contexte d’entraînement hostile, et par la clarté de son message. Le tennis, sport individuel par excellence, devient pour elle un vecteur d’expression civique et humanitaire. Observer son évolution, tant sur le plan sportif que symbolique, revient à suivre non seulement une joueuse prometteuse, mais une voix qui souhaite transformer la visibilité sportive en levier d’action.
